Comment manager un autiste ?

par | Mar 23, 2022 | textes | 1 commentaire

Un ami d’enfance m’a appelé aujourd’hui, car il doit accueillir une stagiaire autiste dans son service. Et qu’il a peur de ne pas savoir l’accueillir et la manager comme il se doit.

Alors déjà, soyez comme mon ami d’enfance, demandez aux concernés. Vous aurez déjà fait le premier pas, et franchement, votre préoccupation à bien faire les choses, c’est 80% du taf fait.

Et on nous clame haut et fort comment c’est trop le bonheur de recruter un autiste, que franchement, il ne nous manque que la parole et qu’on ramène super bien la baballe… mais il n’y a pas vraiment de contenu pratique pour bien le recevoir.

FULL DISCLAIMER HABITUEL : 
Je traite dans cet article de choses qui ne concernent a priori que les “autistes de haut niveau” (les guillemets c’est, car ce terme est toujours aussi moche). Et comme il y a autant d’autisme que d’autistes, il y a des chances que ce que je raconte ne s’applique qu’en partie, ou pas du tout. Mais c’est la vie, si tu n’es pas content, tu as un espace commentaire pour le dire (et être constructif, on n’est pas chez Hanouna ici, bisous de loin)

Petit rappel sur l’autisme

Si tu es arrivé via Google en tapant “manager un autiste au travail”, il y a fort peu de chance que tu ailles lire les autres articles (mais tu peux, ils sont super bien en fait). Alors je te fais un petit rappel de “c’est quoi l’autisme”.

Nous sommes dans un cadre pro, donc le nouvel arrivant à peut-être une RQTH, donc passé en commission, donc il a des traits qui sont documentés dans le manuel de survie des psychiatres, le DSM V.

Faisons un copié collé honteux de ce à quoi t’attendre, avec mes commentaires en couleur : 

  1. Déficits persistants de la communication et des interactions sociales observés dans des contextes variés :
    1. Déficits de la réciprocité sociale ou émotionnelle (le small talk, les discussions sur le foot à la machine à café c’est difficile. On peut quitter une conversation ennuyeuse en plein milieu sans problème, et c’est normal en vrai)
    2. Déficits des comportements de communication non verbaux utilisés au cours des interactions sociales (en gros, on ne comprend pas forcément quand tu fronces un peu les sourcils ou que tu fais ta mauvaise tête),
    3. Déficits du développement, du maintien et de la compréhension des relations (quoi ? Faut appeler les amis de temps en temps sinon ils nous oublient ? Mais pourquoi ?)
  1. Caractère restreint et répétitif des comportements, des intérêts ou des activités, comme en témoignent au moins deux des éléments suivants soit au cours de la période actuelle soit dans les antécédents : (il y a vraiment besoin d’expliquer ?)
    1. Caractère stéréotypé ou répétitif des mouvements, de l’utilisation des objets ou du langage, 
    2. Intolérance au changement, adhésion inflexible à des routines ou à des modes comportementaux verbaux ou non verbaux ritualisés,
    3. Intérêts extrêmement restreints et fixes, anormaux soit dans leur intensité, soit dans leur but,
    4. Hyper ou hyporéactivité aux stimulations sensorielles ou intérêt inhabituel pour les aspects sensoriels de l’environnement.

Accueillir un autiste dans son service

Tu reçois un stagiaire ou un salarié autiste, et il l’a annoncé (car s’il ne l’a pas dit, bein tu le sais pas, donc tu ne lis pas forcément cet article. Merci Captain Obvious)

Pour commencer, tu peux lui dire “bonjour, bienvenue !” Ça paraît trivial, mais il y en a qui oublient (mais c’est des connards, et toi tu n’es pas un connard). Par contre, évite de lui dire d’entrée : “ha j’ai un ami qui a une tante qui a un cousin qui est autiste, mais il n’est pas comme toi, lui c’est un vrai autiste qui se tape la tête sur le sol et qui dessine des bites avec son caca quand il est pas content”. Tu vas passer pour un con.

Tu peux par contre lui dire : “C’est la première fois que je travaille avec un autiste, si je fais ou dit quelque chose qui te met mal à l’aise, n’hésite pas à me le dire”.

Si le nouveau venu n’a pas caché son autisme, il est sans doute assez à l’aise avec ça, et rien que cette phrase permet d’établir la confiance.

En tout cas, j’aimerais qu’on me la dise à moi.

Ensuite, on peut lui présenter rapidement les gens avec qui il va travailler directement. Inutile de lui présenter toute la boîte, ça serait angoissant, et/ou chiant, même pour un neurotypique en fait.

De même, s’il y a des règles ou des usages en vigueur dans l’entreprise (dress code, heures de repas, rituels quotidiens ou hebdomadaires etc.), expliquez-les clairement. Ça ne viendra JAMAIS naturellement.

L’espace de travail

Concernant l’espace de travail, éviter les open-spaces avec 30 personnes.

Si le bureau est partagé entre plusieurs personnes, proposer un bureau le plus fermé possible (avec un mur derrière et sur un côté par exemple).

Les open-spaces, c’est de la merde. Faut pas se mentir non plus, ça a juste été fait pour permettre un meilleur contrôle de la productivité.

Alors quand tu as du mal avec le bruit et les distractions, on passe du level chiant au level insupportable.

En dehors de ça, bein offre lui un espace de travail digne, comme à n’importe qui.

ATTENTION ! 

Il y a de fortes chances que le baby-foot, la salle de sport, le panier de fruits frais et autres perks startupiens n’aient absolument aucun effet sur l’autiste. Il va voir clair dans ton jeu !

Le travail pour un autiste

Tous les autistes n’ont pas les mêmes traits ni les mêmes difficultés. Mais s’il y a RQTH, il y a besoin d’adaptation.

Les autistes sont nombreux à ne pas travailler, ou à accumuler des expériences pros pendant la carrière (personnellement, je travaille depuis l’an 2000 et j’ai eu plus de 10 emplois différents…)

Comme avec n’importe quel salarié, ça risque de passer, ou de casser. Et oui, les autistes peuvent être extrêmement performants et efficaces, pour peu qu’ils aient un environnement de travail qui leur permet d’exprimer leur potentiel (comme tout le monde en fait hein)

Alors reprenons notre DSM V, et allons-y point par point, avec des petits conseils !

Déficits de la réciprocité sociale ou émotionnelle

Si vous parlez de son intérêt spécifique, l’autiste pourra sans doute tenir des heures dans la discussion, et c’est vous qui en aurez marre. Ne pas hésiter à lui dire que la discussion a assez duré. Avec un peu de chance, le sujet traité au boulot est un IS, et là c’est le jackpot.

Ne vous vexez pas si par contre, il ne manifeste aucun intérêt lorsque vous évoquez vos vacances au Sri Lanka ou le match de foot de la veille. Il pourra peut-être tenir quelques minutes, mais vous verrez bien qu’à un moment, il décroche complètement. Mais est-ce vraiment grave ? C’est un collègue de travail, pas un pote.

Du coup, évitez de parler boulot au milieu d’un small talk. Il y a de grandes chances pour que les instructions passent complètement inaperçues pour lui.

Déficits des comportements de communication non verbaux utilisés au cours des interactions sociales

Les hochements de tête, le regard, les gestes qui appuient le discours… c’est une langue étrangère pour nous.

Certains autistes parlent en faisant beaucoup de gestes, car ils surjouent ce qu’ils ont appris pour paraître “normal”. D’autres au contraire parlent de manière monotone avec très peu de mouvement.

Le regard est également assez important pour les typiques. Un autiste pourra vous regarder dans les yeux, mais de manière mécanique, ou alors sur une courte durée.

Il faut à tout prix éviter de chercher le contact (j’ai des gens qui bougent la tête en me parlant pour essayer de capter mon regard quand je n’ai pas envie, c’est ultra chiant, vraiment, ne faites pas ça).

Tenir un discours clair

Si vous dites “c’est super” mais que vous pensez le contraire et pensez le montrer avec une expression corporelle c’est raté ! Si vous dites “c’est super”, c’est que c’est super, point. Arrêtez avec vos conneries de langage corporel, ça ne marche pas.

Soyez toujours clairs dans vos énoncés et vos instructions, ou ne vous étonnez pas de ne pas avoir le résultat escompté.

Pour donner un exemple de la vie courante par exemple. Si ma femme me dit : “j’ai mal au ventre”, j’ai tendance à angoisser et à vouloir appeler le SAMU.

Je ne décode pas son langage corporel, et je ne sais pas si elle a juste mal au ventre, car elle a trop mangé, ou si elle fait une crise d’appendicite.

Du coup, elle a appris à expliquer clairement… (oui je sais, elle est admirable de patience, j’ai bien l’intention de lui construire une statue un jour).

Au boulot c’est pareil, évitez les non-dits, les sous-entendus, le second degré quand ce n’est pas pour blaguer.

Donner des instructions claires

De même que dans les discussions, quand vous aurez des instructions à donner, soyez le plus clair et précis possible !

Si vous dites “fais comme tu veux”, ne pas faire de reproche après.

Si vous dites “donne-nous un retour honnête sur ça” ne pas s’étonner de s’entendre dire que c’est de la merde.

Préférez également les instructions écrites. À l’oral il peut y avoir des interférences qui troublent la bonne assimilation. Les mails c’est bien, car on peut s’appuyer dessus plus tard.

Et surtout, surtout, et j’y reviendrai plus bas, ne pas modifier une instruction sans une très bonne raison. C’est hyper angoissant ce genre de choses.

Déficits du développement, du maintien et de la compréhension des relations 

Dans le cadre du travail, il est difficile pour les autistes de se lier à d’autres. C’est déjà dur dans la vie privée, mais alors là…

Ne vous offusquez pas s’il refuse de venir au restaurant pour le repas d’équipe, ou de participer à cette super journée de cohésion. Il n’en comprend pas l’intérêt, et c’est souvent une grande source d’angoisse.

S’il choisit de venir, le mieux est de s’assurer qu’il vienne sans covoiturage ou avec une personne qui pourra partir avec lui si jamais c’est trop difficile.

L’avantage d’un autiste, c’est que s’il aime son job et qu’il est à l’aise, il n’aura pas besoin de toutes ces conneries pour bien bosser.

Contrairement à ce qu’on pense, un autiste pourra vraiment avoir l’esprit d’équipe, sans doute même plus que certains typiques. Il ne l’exprimera pas de la même manière ni n’aura les mêmes besoins pour s’impliquer. Mais c’est propre à chacun, et vous devrez expérimenter avec lui.

Caractère stéréotypé ou répétitif des mouvements, de l’utilisation des objets ou du langage

Ne vous étonnez pas de la voir bouger de manière répétitive, avoir un grigri, touchez des choses ou autres trucs bizarres pour vous. (Enfin, l’autisme n’est pas une excuse pour toucher les seins de Mareva de la compta si elle n’est pas d’accord sous prétexte que ça aide à se calmer. Dans ce cas-là, Jean-Michel est peut-être autiste, mais c’est surtout un connard).

De même, vous croiserez peut-être quelqu’un qui parle d’une manière un peu étrange. Moi par exemple, j’adore placer des mots inusités dans les conversations (genre nonobstant, peu ou prou) et enchaîner avec des gros mots. Ça fait partie de nos petits trucs sympas.

Le faire remarquer peut être pris comme une agression si vous ne connaissez pas encore bien la personne. Ces “tics” sont en fait des moyens de se rassurer.

Intolérance au changement, adhésion inflexible à des routines ou à des modes comportementaux verbaux ou non verbaux ritualisés

C’est plutôt clair là non ?

ON NE CHANGE PAS LE PUTAIN DE PROGRAMME SAUF SI LE PAPE EST MORT !

Les autistes, plus que les autres, ont besoin de routine et de planification.

Les changements de dernières minutes, anodins pour vous, peuvent paraître insurmontables pour les personnes autistes.

Si la pause repas, par exemple, est prévue à 12h15, une réunion qui dure au-delà pourra être source d’angoisse. Le changement d’un lieu de réunion pour un autre dans lequel elle n’est jamais allée aussi.

De même, si le trajet habituel pour venir au travail est modifié en raison de travaux ou d’accident… il faut vous attendre à ce que la personne autiste ne puisse tout simplement pas venir !

Ces comportements ne sont pas des caprices ! Toutes ces routines, ces planifications, sont des réponses à un environnement que nous trouvons agressif et insécurisé !

En proposant un environnement de travail le plus adapté possible, vous réduisez d’autant le risque de mal être au travail, et vous deviendrez un héros à la cause (ce qui vous empêchera le goulag le jour où nous prendrons le pouvoir).

Intérêts extrêmement restreints et fixes, anormaux soit dans leur intensité, soit dans leur but

Inutile de vous faire un dessin. C’est LE truc qui symbolise les aspergers au cinéma ou dans les articles.

Et je serai bien emmerdé pour vous donner des conseils car étant concerné et bien emmerdé quand les IS prennent le dessus…

A savoir que les intérêts restreints peuvent être les mêmes toute la vie, ou changer régulièrement et qu’il est extrêmement difficile d’en sortir quand ça nous prends.

Petit exemple rigolo, j’avais besoin d’une hache pour mon jardin.

Plutôt que d’aller à la jardinerie prendre une hâche… j’ai étudié, lu, regardé des vidéos pendant une semaine ! Ca me tenait éveillé la nuit et j’ai tout appris sur les haches de coupe, de lancer, pour fendre, les différences entre les haches japonaises ou nordiques. J’ai fini par en choisir une… au bord de l’épuisement. J’avais moi même conscience de l’inutilité de la chose (je ne suis pas bûcheron), mais c’était plus fort que moi !

D’un autre côté, je me suis pris de passion pour l’analyse data fin 2021, et j’ai passé en un mois la certification Google prévue pour durer 9 mois…

Les IS sont donc un outil à double tranchant avec lequel il faut composer.

Débrouillez vous avec ça.

Hyper ou hyporéactivité aux stimulations sensorielles ou intérêt inhabituel pour les aspects sensoriels de l’environnement.

Dernier petit point, merci d’être resté.

Dans le milieu professionnel, les problèmes viendront sans doute plus de l’hypersensibilité que de l’hypo.

On parle ici d’éviter la sur stimulation en permettant d’avoir un endroit calme pour travailler. Ou de permettre le port d’un casque antibruit par exemple.

Mais vous comprendrez mieux pourquoi un repas d’équipe au restaurant peut-être une épreuve…

Une des pistes pour comprendre ce phénomène est peut-être le déficit d’inhibition latente.

En gros et pour faire simple, les neurotypiques trient automatiquement tous les stimulis et ne gardent que ceux qui ont de l’importance.

Chez les neuroatypiques, il n’y a pas de tri auto, et tout se fait “à la main”. C’est très fatiguant, et plus l’environnement est stimulant, plus la fatigue arrive vite.

Pour reprendre l’exemple du restaurant, la conversation que nous sommes en train d’avoir avec vous va arriver avec le même niveau hiérarchique que les bruits de la cuisine, la conversation de la table d’à côté, la petite lumière qui clignote sur le bar, le bruit des chaises qui bouge. Il faut un effort conscient pour ne tenir compte que de votre voix.

Mais d’un autre côté, et c’est là que ça devient rigolo (non)… une seule chose peut nous faire oublier tout le reste et nous couper complètement du monde : un truc qui tourne, la flamme d’une bougie, de l’eau qui coule… souvent des choses avec un mouvement régulier et cyclique.

Ces moments ne durent en principe pas trop longtemps, et c’est un moyen de recharger les batteries. Donc on évite de hurler ou de faire “BOUH” pour rigoler.

C’est chiant un autiste au travail du coup ?

Bah ça dépend de quel côté tu regardes.

Pour un autiste c’est vous qui êtes chiants. L’obligation d’aller se retrouver une journée à faire de la slackline avec un coach en bien être professionnel pour souder les équipes, devoir vous écouter raconter votre s-u-p-e-r week-end à Courcheuh et comment vous avez vomi la raclette, ou encore devoir prendre part à un complot contre Julien qui n’est pas vraiment corporate, c’est juste l’enfer.

Je pense que pour beaucoup d’autistes, il n’y a pas grande différence entre l’époque de la cour d’école et le monde du travail. Les enjeux ont changé, les méthodes restent les mêmes.

Beaucoup d’autistes n’auront aucune envie de participer à cette mascarade qu’est devenu le monde du travail aujourd’hui. Ils ont besoin de travailler pour gagner leur vie, pas de se faire de super potes (après si ça arrive c’est cool aussi).

Embaucher un autiste, c’est peut-être aussi l’occasion de revenir à l’essentiel de la vie professionnelle en fait…

Ce qui ne veut pas dire que nous sommes chiants ou ennuyeux, mais que les faux semblants et les ragots n’auront que peu d’intérêt pour nous… surtout que malheureusement nous en sommes les premières victimes du fait de notre intégration “différente”.

On conclut ici

C’était déjà assez touffu, et j’espère avoir répondu à quelques interrogations du point de vue d’une personne concernée

Et comme je le disais en introduction, le fait que vous lisiez cet article montre que vous avez fait le plus important, la prise en compte de la différence, le reste viendra sans doute au fur et à mesure.

N’hésitez pas à poser vos questions en commentaires, et vos témoignages aussi !

Et pour ceux qui seraient tentés de dire “ils font chier avec leurs caprices les Rain Man là”, juste un petit rappel : 

A bon entendeur comme on dit quand on veut mettre un sous entendu quelque part.

Ressources externes

1 Commentaire

  1. DingDong

    Merci beaucoup pour cet article. Tout est bien expliqué et ça me permet de prendre plus consciences des éléments à prendre en compte pour faciliter la vie de mon collègue.

    Réponse

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